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Source: www.liberation.fr, Publication: Thu 19 Nov 2015

Maldives : «L’écologie est un argument touristique»


Maldives : «L’écologie est un argument touristique»


Maldives : «L’écologie est un argument touristique»

Dans les atolls, on est plus inquiet du développement du pays que de la disparition des coraux ou de la montée des eaux. L’Etat table sur des îles artificielles et le regroupement des habitants.

Des ministres pendant un Conseil sous-marin avec masques et bouteilles : en 2009, par cette image choc, le gouvernement alertait sur la disparition annoncée des Maldives, archipel de 1 200 îles disséminées sur 840 km de long, à 2,40 m au-dessus du niveau de la mer. Le Président, Abdulla Yameen Abdul Gayoom, parlait d’acheter des terres au Sri Lanka voisin pour y installer ses 350 000 habitants.

Six ans après, ce coup médiatique fait sourire. «Les Maldives ne sont pas près de disparaître, assure Thomas Le Berre, un Français ingénieur côtier marié à une Maldivienne, qui travaille ici depuis seize ans. On ne déménagera pas, on construira, c’est tout. En revanche, ce qui va disparaître, c’est un mode de vie. Tout le monde finira par se regrouper à Malé et à Hulhumalé.»

Malé, l’île-capitale large d’1 km et longue de 2 km, compte 150 000 habitants, ce qui en fait l’une des villes les plus densément peuplées au monde. Des immeubles de 15 étages s’y dressent à quelques centimètres des balcons voisins, et dans ses rues étroites, voitures et scooters tournent en un manège infernal, obligeant les piétons à raser les murs. Un tiers des Maldiviens vivent dans la capitale, qui a doublé de surface depuis les années 80. Une digue coupe la vue sur l’océan et un brise-lames hérissé de tétrapodes de béton a préservé quelque peu Malé du tsunami en 2004.

«Pas d’avenir ici»

Dès 1995, le précédent régime, qui agitait déjà la menace climatique, avait lancé le projet d’une île artificielle. Hulhumalé, construite à 2 mètres d’altitude à partir d’un petit banc de sable, est une banlieue florissante de 40 000 habitants. Les barres d’immeubles s’alignent le long de la plage, à vingt minutes de ferry de Malé. En janvier, le président Yameen a encouragé la jeunesse de l’archipel à s’y installer :«Votre île natale est peut-être très belle, mais nous n’avons pas les moyens de construire un port, une école, un hôpital pour 200, 300 ou 400 habitants.» En 1968, le dictateur qui avait succédé au protectorat anglais avait carrément vidé les îles de moins de 50 habitants. Sous la direction d’ingénieurs belges, 240 nouveaux hectares de sable ont surgi, ce qui permettrait d’accueillir encore 180 000 habitants. Lesquels semblent pour l’instant plus attirés par la société de consommation qu’inquiets du niveau de la mer.

Dans l’atoll de Faafu, qui compte une poignée d’îles à 120 km au sud, le calme est saisissant après la frénésie de la capitale. Les habitants discutent sans fin, installés sous les cocotiers dans leur djoli, le hamac traditionnel, ou prient dans les mosquées de bois et de corail, anciens temples hindous vieux de plusieurs siècles. Maghoodoo, dans l’atoll de Faafu, est une des 200 îles habitées de l’archipel (100 autres sont occupées par les resorts). Le maire des 800 habitants montre une crique dans laquelle les cocotiers piquent du nez : «Avant, c’était la plage. Lors des hudha, les grandes marées, l’eau va désormais jusqu’au mur de l’école. Normalement, sur toutes les îles, les plages se déplacent à chaque mousson, le sable part d’un côté et revient de l’autre. Mais depuis dix ans, le phénomène s’est arrêté ici.»

Dans l’île voisine de Bilaidhoo, le chemin circulaire, bouclé en un quart d’heure, est grignoté par les vagues. Shaeem, 29 ans, montre les sacs de ciment et les gravats jetés çà et là pour tenter de freiner l’avancée de la mer. Rentré au village après ses études, il rêve de repartir à Malé : «Il n’y a pas d’avenir ici», lâche-t-il en embrassant d’un geste son minuscule univers.

L’archipel dans un cul-de-sac

A Maghoodoo, une pelleteuse s’active : un vaste port va remplacer la vieille jetée en bois, où sont amarrés deux thoniers de retour de leur campagne de pêche de sept jours. Cela permettra aux dhonis, ces larges bateaux en bois qui font du fret et transportent des passagers, de désenclaver l’île. Un terrain gagné sur l’océan accueille déjà une plantation de cocotiers. «La récupération de terres est un vrai problème, assure Ibrahim Naeem, directeur général du ministère de l’Environnement. La forme des îles est modifiée, l’extraction du sable crée des chenaux avec de forts courants. Des îles désertes épargnées par le tsunami sont aussi touchées par l’érosion.»

Tout le monde peut «réclamer» du terrain, à condition de verser une taxe à l’Etat. Abdul Ahmeem, promoteur touristique, se désole : «La construction est un énorme business. Les politiques, liés aux milieux d’affaires, laissent faire. Je comprends que les gens soient contents d’avoir un ferry. Mais il faudrait favoriser les ports naturels, et ne pas laisser détruire les récifs coralliens qui protègent les îles et attirent les poissons.» La survie du corail est un sujet sensible. En 1998, le phénomène météorologique «El Niño» a généré une forte hausse des températures des eaux de surface, de 28 °C-30 °C à 31 °C-32 °C, qui a détruit la majorité des coraux situés à moins de 3 mètres de profondeur. Lorsque le corail est soumis à un stress important, la chaleur ou l’acidification de l’eau, il blanchit, se casse, et finit par se transformer en sable. Le nord de l’archipel a été particulièrement touché, car l’océan Indien s’y trouve dans un cul-de-sac, entre la péninsule arabique, l’Inde et le Pakistan.

Une désalinisation coûteuse

Ben Carroll étudie depuis vingt ans les coraux tropicaux. Cet Australien est employé par le Four Seasons de Kuda Huraa - une île-hôtel à une heure trente de Malé en dhoni - pour régénérer le corail et protéger les tortues marines. Au pied des bungalows, son équipe de biologistes marins a créé un jardin artificiel sous-marin pour les touristes. Les poissons tropicaux paressent autour des structures de métal recouvertes de coraux issus de souches résistantes, posées sur un cimetière de squelettes blanchis. «Dix-huit ans après, la recolonisation n’est pas finie que, déjà, El Niño s’annonce pire encore en 2016. Si les coraux meurent, l’espèce humaine s’en remettra, soupire ce passionné de vie sous-marine.Mais ce sera comme si les forêts disparaissaient en Europe : l’économie, les modes de vie, les paysages et la chaîne alimentaire seront modifiés.»Pour Ali Rilwan, qui a fondé la première ONG maldivienne de défense de l’environnement en 1989, «l’érosion est difficile à interpréter» :«Il y a toujours eu des îles qui apparaissent et disparaissent. En revanche, ce que l’on constate ces dernières années, c’est que les tempêtes sont plus fortes, les saisons des pluies plus longues, tout est plus extrême, ce qui pourrait affecter le tourisme.»

L’eau est au centre de toutes les inquiétudes. Aishath Azza, du Programme des Nations unies pour le développement, explique que «le sol peine à absorber des pluies plus intenses». La différence de niveau avec la mer étant moins importante, l’eau de pluie a aussi tendance à stagner et à devenir sale avant de rejoindre les nappes phréatiques. Pour l’eau potable, les îles ont de plus en plus recours à la désalinisation, pourtant très coûteuse et gourmande en pétrole - une usine de Coca-Cola fonctionne même avec de l’eau de mer. «C’est aussi une solution de facilité, se désole Azza. La récupération traditionnelle de l’eau de pluie, pourtant très efficace, exige que les toits soient nettoyés et les logements adaptés. Le gouvernement a même dû livrer de l’eau potable à une centaine d’îles pendant la saison sèche, de janvier à mars 2015.»

Paradoxalement, les Maldiviens semblent moins se préoccuper de leur avenir que les observateurs étrangers. «Vous le voyez, vous, en France, le changement climatique ? s’enquiert Hussein, 20 ans, qui fait griller des crabes pêchés dans la mangrove de l’île de Buda Huraa. Ici, tout a l’air normal. Certes, il pleut beaucoup, mais c’est la saison.» Rilwan a l’habitude : «Depuis quinze ans, on dit aux gens que la mer va monter. Mais ils ne le prennent pas au sérieux, pensent qu’il suffira de remonter les îles de quelques mètres ou de construire sur pilotis. L’écologie n’est qu’un argument touristique, c’est la seule raison pour laquelle les tortues, les requins ou les coraux sont protégés.»

D’ailleurs, à Malé, où un deux-pièces se loue plus de 1 000 euros, une deuxième plage artificielle est en chantier, malgré une étude environnementale négative. Et le Parlement vient d’autoriser la construction d’immeubles de 25 étages. «Je ne crois pas que nous devrions construire si haut sur une si petite île de sable, s’inquiète le haut fonctionnaire à l’Environnement. Peut-être y a-t-il eu des rapports négatifs, auquel cas ils sont enfermés dans un tiroir. Car dans un pays en développement, la priorité, c’est le développement.»

«Eau claire, soleil, masseuses»

Alors que va-t-il advenir des Maldives ? «On peut récupérer encore 5 % ou 6 % des terres immergées, celles qui se situent sur des platiers[hauts-fonds plats, ndlr] à un mètre de profondeur, assure Thomas Le Berre. Les maisons qui tombent dans la mer, c’est photogénique. Mais la réalité, c’est que si elles sont habitées, elles sont protégées. Avec de l’argent, on peut tout faire. On n’est pas les Kiribati, perdues au milieu du Pacifique sans infrastructures touristiques. Les touristes[1,4 million en 2015] se fichent que tout soit artificiel, du moment qu’ils aient de l’eau claire, du soleil et des masseuses. Certes, on ne remontera pas les fondations de Malé, mais on s’adaptera, on fera des passerelles - Venise est en plus mauvaise posture que nous.»

Pour la COP 21, la conférence climat, Malé a annoncé réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 10 % d’ici à 2030, notamment grâce au solaire. Un objectif symbolique : les Maldives ne représentent que 0,003 % des émissions mondiales. Le ministre de l’Environnement maldivien se rendra à Paris en décembre. Ibrahim Naeem espère que,«pour une fois, de vraies décisions seront prises. On vit ici depuis sept mille ans, et on compte bien y rester encore longtemps. Or, jusque-là, les COP ont surtout contribué au réchauffement en multipliant les voyages inutiles».


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