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Source: www.un.org, Publication: Wed 01 Apr 2015

Entretien avec Kanayo F. Nwanze, Président du Fonds international de développement agricole


Entretien avec Kanayo F. Nwanze, Président du Fonds international de développement agricole


Entretien avec Kanayo F. Nwanze, Président du Fonds international de développement agricole

Kanayo F. Nwanze est à la tête du Fonds international de développement agricole (FIDA), une agence spécialisée des Nations Unies, depuis plus de cinq ans. Ressortissant du Nigéria, il a plus de 35 années d’expérience, pendant lesquelles il a travaillé sur la réduction de la pauvreté à travers l’agriculture, le développement rural et la recherche.

Depuis sa création en 1977, le FIDA s’est concentré exclusivement sur la réduction de la pauvreté rurale, travaillant avec les populations rurales pauvres des pays en développement pour éliminer la pauvreté, la faim et la malnutrition, pour accroître leur productivité et leurs revenus et pour améliorer la qualité de vie. L’agence basée à Rome utilise un mélange de prêts à faible intérêt et de subventions pour soutenir des programmes et des projets de développement agricole et rural. Elle a octroyé ou prêté près de 13 milliards de dollars à ce jour.

Sous la direction de M. Nwanze, le FIDA a intensifié ses efforts pour faire en sorte que l’agriculture soit un élément central de l’ordre du jour international en matière de développement, et que les gouvernements reconnaissent les préoccupations des petits agriculteurs et autres ruraux pauvres. M. Nwanze a rencontré le Centre d’actualités de l’ONU avant la Journée mondiale de l’alimentation cette année, célébrée chaque année le 16 octobre, pour discuter de la nécessité d’investir dans les populations rurales, de la migration des zones rurales vers les zones urbaines, et de l’impact de l’épidémie d’Ebola sur la situation alimentaire en Afrique de l’Ouest.

Centre d’actualités de l’ONU : Le thème de la Journée mondiale de l’alimentation est l’agriculture familiale et il souligne la contribution des exploitants agricoles familiaux en matière de sécurité alimentaire. Quel est votre message au monde pour cette journée ?

Kanayo F. Nwanze : Mon message au monde est en fait très simple, et je vais le mettre dans le contexte de la sécurité alimentaire et du développement durable. Aujourd’hui, 80% de la nourriture qui est consommée dans le monde en développement, où nous rencontrons le plus grand défi en termes de faim et de pauvreté, est produite par les petites exploitations, les exploitations agricoles familiales. En cette Journée mondiale de l’alimentation, nous devrions décider de prendre des mesures au-delà des mots, des conférences, des séminaires et des déclarations et investir réellement dans les gens, les populations rurales qui nous nourrissent.

Je dis investir dans les gens, pas seulement investir dans l’agriculture, car ce sont les gens qui produisent les aliments. Parce que si nous ne le faisons pas, en 2025 ou 2030, nous aurons plus de difficulté à tenter de nourrir le monde. Sans la transformation complète de l’espace rural, grâce à des investissements massifs dans les infrastructures et les services nécessaires à ces populations rurales qui produisent la nourriture, nous ne pouvons pas parvenir à un développement durable d’ici à 2025.

Centre d’actualités de l’ONU : Est-ce que c’est ce que vous voulez dire quand vous dites investir dans les gens et non l’agriculture? Parce que je pense que vous avez dit par le passé que "si vous investissez dans agriculteurs, ils vont transformer leurs espaces ruraux."

Kanayo F. Nwanze : Oui, vous voyez, investir seulement dans l’agriculture est une idée fausse, comme si l’agriculture elle-même était une entité. Mais qui sont ceux qui pratiquent l’art et la science de l’agriculture? Ce sont les gens. Ce sont les populations rurales. Donc il faut un changement de mentalité. Les dynamiques sociales entre les gens et ce qu’ils font sont cruciales pour y arriver. C’est pourquoi le FIDA investit dans les populations rurales. Et nous investissons dans les populations rurales parce que la principale source de revenus pour vivre est l’agriculture. Donc, nous voulons investir dans ces gens afin qu’ils puissent être en mesure de pratiquer des systèmes agricoles très durables.

Alors bien sûr, que veut dit investir dans les gens? Cela veut dire investir dans leur propre environnement, dans leur milieu social. Je veux dire investir dans les routes rurales, dans les équipements, l’énergie, l’irrigation, dans les services sociaux, les écoles, les cliniques et les installations de loisirs pour les jeunes. Transformer l’espace rural de sorte qu’il devienne attrayant pour les jeunes de rester et de construire leur vie. J’espère que vous comprenez la différence ici quand je dis que nous devons investir dans les gens, pas seulement dans le système lui-même.

Centre d’actualités de l’ONU : S’agissant de la jeunesse, de la migration et de l’emploi, est-ce que vous pensez que les dirigeants du monde ont compris, qu’en transformant ces espaces ruraux, ils peuvent créer des emplois ?

Kanayo F. Nwanze : Je dirai que les dirigeants d’aujourd’hui commencent à le comprendre. Pourquoi commencent-ils à comprendre? Parce qu’ils peuvent maintenant voir l’impact massif de l’exode rural. Et cela peut être généré ou causé par les effets du changement climatique, les sécheresses extrêmes qui ravagent leurs exploitations agricoles, leurs moyens de subsistance et ils n’ont pas d’autre choix que de migrer vers les centres urbains. Cela arrive parce qu’il y a des événements politiques qui provoquent la migration des populations rurales. Je dis toujours que ce qui se passe à Tombouctou aujourd’hui se répercute à Londres, à Paris, à Washington et à Berlin. Ce n’est plus un problème isolé, car cela affecte la dynamique mondiale. Et nous devons réaliser que toute la question de la jeunesse d’aujourd’hui est liée à l’instabilité, aux inégalités flagrantes entre l’espace urbain et l’espace rural.

Le Président du FIDA, Kanayo F. Nwanze, lors d’une rencontre avec des producteurs de soie à Oaxaca au Mexique en juillet 2014. Photo: FIDA

Pour nous - quand je dis « nous », je veux dire le FIDA - les inégalités entre les riches et les pauvres sont essentiellement les inégalités entre l’espace urbain et l’espace rural. Et quand les jeunes sont totalement déçus par leurs conditions de vie dans les zones rurales, ils migrent vers les villes et les espaces urbains. Mais que leur arrive-t-il? Ils se sentent frustrés. Ils perdent la cohésion sociale que l’espace rural, les villages et les communautés leur fournissent. Ils deviennent très sensibles à la rhétorique et à l’extrémisme. Et nous savons ce qui se passe. Nous ne pouvons pas résumer la crise en Afrique du Nord, ou le printemps arabe ou les migrations qui ont lieu dans les Amériques, du sud vers le nord, à la simple instabilité politique. Tout cela est lié à la faim et à la pauvreté. Les gens migrent parce qu’ils croient que la vie est meilleure dans les villes et dans le monde avancé. Donc, des centaines et des centaines de gens meurent dans en traversant l’Atlantique, la Méditerranée, car ils essaient de migrer et qu’ils se noient. Est-ce l’héritage que nous allons laisser aux générations futures ?

Centre d’actualités de l’ONU : Vous avez écrit une lettre ouverte aux chefs d’Etat de l’Union africaine. Et dans cette lettre ouverte vous dites que les déclarations ne nourrissent pas les gens. Pensez-vous que votre message a été entendu? Y at-il eu des mesures prises à la suite de cela ?

Kanayo F. Nwanze : J’ai appelé les dirigeants africains à aller au-delà des déclarations et à aller au-delà des conférences - ce qui est vrai. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne font pas quelque chose. En gros, je disais qu’ils devaient redoubler d’efforts. Nous devons comprendre que la plupart des pays viennent de loin. Même si nous disons que moins de 8 – certainement moins de 10 - pays africains ne respectent pas leur déclaration de Maputo prévoyant d’allouer au minimum 10% de leurs budgets à l’agriculture, il faut comprendre que de nombreux pays étaient proches de zéro. Certains d’entre eux sont entre 2,5 et 5 et 6%. Ils viennent donc d’un niveau très faible. Il y a certainement une amélioration et ils sont confrontés à des demandes concurrentes. Mais ce que je dis, c’est que nous devons redoubler d’efforts.

Le Président du FIDA, Kanayo F. Nwanze, plante un arbre dans le cadre d’un projet de reforestation dans la province de Mlanje en Angola. Photo: FIDA/D. Paqui

L’ironie c’est que nous savons qu’au moins six, voire huit, des économies les plus dynamiques dans le monde se trouvent en Afrique. Et nous parlons d’une renaissance africaine. Mais où est-ce que ça va se passer? Nous savons que ces taux de croissance rapides, les taux de croissance économique, les taux de croissance du PIB, sont alimentés par une industrie extractive, par le pétrole et le gaz, par le diamant et l’or. Mais voyons-nous l’impact de cette croissance rapide dans le tissu social de leurs sociétés? Est-ce qu’il y a une réelle transformation dans l’espace rural ?

C’est le moment pour nous de saisir l’occasion. Pour commencer à investir dans les systèmes agricoles qui assurent les moyens de subsistance de l’espace rural qui nous nourrit. Cela a été fait ailleurs. Cela n’est pas difficile. Lorsque vous regardez en arrière, il y a 30 ou 40 ans, la Chine, le Brésil, le Vietnam ... où sont-ils aujourd’hui? Où étaient-ils à cette époque? Nous savons que la Chine a perdu environ un million de personnes dans les années 70 et 80 en raison de l’extrême famine. Le Brésil a été un bénéficiaire de l’aide, il y a 30 à 45 ans. Le Viet Nam est sorti d’une guerre et, aujourd’hui, il est le deuxième plus grand exportateur de riz. Et la production de riz, au Viet Nam, est réalisée à 60% par les petits producteurs. Les petits producteurs dans les pays dont l’économie repose sur l’agriculture peuvent réellement se développer et transformer leurs systèmes grâce à un investissement massif dans l’agriculture et dans l’espace rural. Cela peut arriver. Cela est arrivé, et cela peut se répéter en Afrique.

Centre d’actualités de l’ONU : Que faites-vous quand vous êtes confrontés à des épidémies comme Ebola ?

Kanayo F. Nwanze : Cela est évidemment problématique. Les trois pays qui sont aujourd’hui malheureusement durement affectés n’ont pas l’infrastructure ou les institutions nécessaires pour gérer correctement le problème. Aussi, et j’hésite à le dire, mais c’est la vérité - la réaction de la communauté internationale a été lente. Pourquoi? Parce que le virus Ebola peut être contenu. Le cas du Nigéria est un bon exemple. Vous avez sans doute lu des articles sur le succès du gouvernement nigérian et son système de santé dans la gestion de la crise d’Ebola au Nigéria. Ebola, comme de nombreuses autres maladies, a un seuil à partir duquel le système humain ne peut pas s’en remettre. Si nous étions intervenus au moment opportun avec de gros moyens médicaux en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone, je ne suis pas sûr que nous serions là où nous sommes aujourd’hui.

En fait, j’aimerais exprimer ma gratitude aux pays qui ont aujourd’hui envoyé une aide considérable pour aider ces trois pays, car il ne s’agit pas seulement du problème d’Ebola mais aussi des problèmes que l’épidémie engendre pour l’agriculture. En Sierra Leone, 40% des exploitations agricoles ont été abandonnées. On laisse pourrir la nourriture dans les champs parce que les agriculteurs ont peur de s’y rendre ou bien ils ne sont plus là pour cultiver. Savez-vous ce qui va se passer dans quelques semaines, lorsque les récoltes sont censées être dans leurs greniers et qu’il n’y aura plus de nourriture? Nous sommes effectivement au bord d’une nouvelle crise alimentaire en Afrique de l’Ouest, parce qu’il est non seulement question du manque de production de denrées alimentaires parce que les fermes sont abandonnées, mais aussi, un pays comme le Sénégal dépend fortement des importations alimentaires. En fait, le commerce régional va être affecté. Donc, nous risquons une crise alimentaire et pas seulement en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone, mais dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Je pense que nous devons commencer à nous préparer à faire face à cette crise dès maintenant.

Centre d’actualités de l’ONU : Le FIDA a fait beaucoup d’efforts de sensibilisation et aide les petites exploitations agricoles par des subventions et d’autres programmes, mais il semble que des changements sont envisagés. Si cela est vrai, pouvez-vous nous dire ce qu’il en est et pourquoi vous voulez changer votre façon de travailler?

Kanayo F. Nwanze : Nous adaptons notre action au contexte de la réalité actuelle. Ce que nous avons changé jusqu’à présent c’est notre slogan - investir dans les gens. L’ancien slogan était d’extraire les populations rurales de la pauvreté. Mais cela est le résultat de notre action. Que faisons-nous? Nous investissons dans les populations rurales. Et la conséquence de notre investissement est la transformation de la vie des gens, leur permettant de sortir de la pauvreté par leurs propres moyens. Nous ne les sortons pas de la pauvreté, mais grâce à nos investissements nous leur donnons les outils et la capacité de transformer leur vie pour sortir de la pauvreté. C’est une grande différence. En fait, notre slogan aujourd’hui démontre essentiellement ce que nous faisons réellement. Nous ne prétendons pas être ceux qui les sortent de la pauvreté. D’abord et avant tout nous devons investir dans les gens et c’est ce que fait le FIDA.

Centre d’actualités de l’ONU : Pouvez-vous nous faire part de l’une de vos réussites ?

Au Tamil Nadu, dans le sud de l’Inde, M. Nwanze visite un programme de création de moyens de subsistance pour les communautés affectées par le tsunami. Photo: FIDA/Susan Beccio

Kanayo F. Nwanze : Nous en avons plusieurs. Il y a environ cinq semaines, j’étais en Ethiopie pour le Forum sur la révolution verte en Afrique à Addis-Abeba, et comme je le fais toujours, j’ai pris le temps pour visiter l’un des projets que nous soutenons à 200 km au sud d’Addis. Et là, j’ai rencontré les membres d’une communauté impliquée dans un projet de financement rural. C’était surtout des femmes. Ces femmes et quelques hommes m’ont expliqué comment ils se sont organisés. Aujourd’hui, ils ont plusieurs coopératives et ont formé un syndicat. Alors d’abord, à la base, vous les aidez à s’organiser. Parce que quand les gens s’organisent, l’action communautaire fait une grande différence et cela illustre bien comment nous fonctionnons. Nous intervenons au niveau de la communauté. Fondamentalement, nous disons que nous sommes une institution axée sur la collectivité, parce que nous répondons aux besoins des communautés.

Pour faire bref, ils ont plusieurs associations d’épargne et de crédit appelées SARCO. Des femmes nous ont dit comment elles ont pu passer du stade où elles empruntaient 100 birrs – il y a 5, 10 ans – au stade où elles peuvent emprunter 1.000 [birrs] auprès de leur association et rembourser en 6 mois. Certains d’entre elles ont été en mesure d’acheter du bétail et même des terrains. Donc, nous les aidons à obtenir des titres de propriété qui sont la clé de l’investissement. Vous devez posséder la terre. Et elles nous disent comment elles envoient leurs enfants à l’école. L’un d’elles a expliqué comment elle a envoyé deux enfants à l’université d’Addis-Abeba. Le plus touchant pour moi a été lorsque le président nous a emmenés chez lui, il avait une voiture, et il nous a montré des photos de ses enfants qui sont à l’école. Il est intéressant de constater que la plupart de ces associations sont présidées par des hommes qui les aident à s’organiser.

Vous ressentez la satisfaction d’avoir contribué à un succès. Une institution comme le FIDA contribue à ce type d’histoires. J’en suis heureux car il y a tellement d’exemples que nous devrions raconter au monde pour montrer ce que cela signifie d’investir dans les populations rurales comme base fondamentale du tissu social. Comment la transformation de l’espace rural mène au développement durable à long terme des zones urbaines. Parce que l’espace rural, les communautés rurales ne fournissent pas seulement de la nourriture, mais aussi des services et des possibilités d’emploi et de services environnementaux - l’air pur et l’eau propre - à l’espace urbain. Donc cette dynamique, ce lien entre les communautés rurales et urbaines est si important et nous devrions en tirer profit. Que nos dirigeants s’en rendent compte ... pour les économies qui connaissent la croissance la plus rapide dans le monde, il est temps de commencer à investir la richesse générée par les industries extractives dans l’agriculture, mais plus important encore, dans la transformation rurale, dans la vie des gens.


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